L’Afrique face aux forums de développement : du faux multilatéralisme à la nécessité d’une diplomatie collective.
La énième Conférence internationale sur le développement de l’Afrique (TICAD) se tient cette semaine au Japon. L’écrasante majorité des pays africains ont dépêché leurs dirigeants, qui se bousculent dans les aéroports nippons à la rencontre du « généreux donateur » qu’est l’État japonais. Ce rituel, désormais bien rodé, témoigne d’une réalité : l’Afrique s’est habituée à un format de coopération où elle apparaît plus comme bénéficiaire que comme acteur stratégique.
Un bilatéralisme institutionnalisé sous couvert de multilatéralisme:
Derrière l’apparente solennité de ces rencontres, il faut le dire sans détour : ces forums ne sont pas de véritables espaces multilatéraux. Ils ne sont que l’institutionnalisation d’un bilatéralisme répété, mis en scène dans un décor collectif. Le Japon, comme la Chine (FOCAC), la France (Sommet Afrique-France), les États-Unis, la Russie, la Turquie ou l’Inde, organise son sommet Afrique, convoque les dirigeants africains, distribue promesses et financements conditionnés, tout en imposant son agenda.
Nos dirigeants, au lieu d’arriver avec une position commune, rivalisent d’alignement individuel pour capter les faveurs du partenaire du moment. Loin d’être une plateforme de négociation équilibrée, ces forums se transforment en scènes de fragmentation diplomatique, où chaque État africain poursuit son intérêt immédiat au détriment d’une stratégie continentale. L’Union africaine, censée incarner cette unité, n’y joue qu’un rôle secondaire et symbolique.
La dépendance entretenue :
Ce modèle, accepté sans esprit critique, perpétue une dépendance structurelle. L’Afrique est convoquée, rarement elle ne convoque. Elle s’adapte aux priorités des autres, rarement elle n’impose les siennes. Résultat : les puissances extérieures consolident leur influence, découpant le continent en sphères d’intérêts. La multiplication de ces « sommets Afrique » n’est pas un signe de puissance africaine, mais plutôt de sa faiblesse diplomatique.
Les alternatives : construire une diplomatie africaine!
Face à cette impasse, des alternatives crédibles existent. Elles passent par une refondation de la diplomatie africaine.
1) Une voix unique de l’Union africaine: l’Afrique doit se présenter avec une plateforme commune, défendue par une délégation mandatée par l’UA. Ce choix renforcerait le rapport de force et éviterait la compétition entre chefs d’État pour des gains ponctuels. À défaut, les organisations sous régionales telles que la SADC, La CEDEAO, la CEEAC, l’UMA et la CAE doivent pouvoir le jeu. Ces communautés économiques régionales gagneraient à aller au-delà de leurs actions habituelles en devenant des cadres d’harmonisation et d’exécution de notre diplomatie économique commune.
2) Des conférences afro-africaines : l’Afrique doit cesser d’être convoquée et prendre l’initiative d’organiser ses propres forums sur son sol, en invitant ses partenaires autour d’un agenda défini par elle (industrialisation, infrastructures régionales, climat, sécurité collective).
3) Un renforcement des partenariats Sud-Sud : le rapprochement avec l’Amérique latine, l’Asie du Sud-Est ou encore le monde arabe offrirait des relations moins asymétriques et plus solidaires.
4) Une vision panafricaine de la diplomatie, du commerce et de la défense: seule une intégration poussée peut donner à l’Afrique le poids nécessaire dans la gouvernance mondiale.
Pour une réinvention du multilatéralisme africain :
La critique du format actuel ne doit pas mener au repli, mais à une réinvention. L’Afrique a besoin d’un véritable multilatéralisme, où elle est sujet et non objet. Cela suppose une unité diplomatique, une capacité à convoquer et une vision commune à défendre. Tant que ce saut qualitatif ne sera pas fait, les conférences comme la TICAD resteront des vitrines où l’avenir du continent se négocie ailleurs que par lui-même.
Il est temps que l’Afrique cesse de courir derrière les invitations des autres. Elle doit créer son propre agenda, ses propres forums, sa propre diplomatie. Autrement, le faux multilatéralisme restera un piège, et l’histoire continuera à s’écrire sans elle.
L’histoire nous a appris qu’aucun État au monde ne développera un autre. L’avenir ne nous dira jamais le contraire.
À l’Afrique de construire l’Afrique !
Ablaye Ngom, afro-inconditionnel !
