CEMAC / SÉCURITÉ ALIMENTAIRE : » Il est nécessaire de diagnostiquer les facteurs liés au faible développement de l’agriculture » NINGATA DJITA PATRICK
Présent au Cameroun à l’effet de prendre part à l’atelier de concertation pour l’élaboration de la politique agricole commune en zone CEMAC qui s’est tenu du 24 au 28 Novembre 2025, NINGATA DJITA PATRICK n’a pas manqué de rappeler les engagements de chaque État membre de la sous-région à travailler pour parvenir à l’autofisance alimentaire. Le Directeur de Cabinet au Ministère de l’élevage et de la santé animale en RCA a également profité pour dresser à notre micro les actions menées par l’Etat Centrafricain à l’effet de contribuer efficacement à cette vision sous-régionale. Ainsi, le Projet de Relance de la Productivité Agro-pastorale dans les Savanes (PREPAS) tout comme le Projet de l’amélioration de la Productivité et de l’accès aux Marchés des Produits Agropatoraux dans les Savanes (PRAPAM) se présentent aujourd’hui comme des moteurs du développement agricole local.

Q : Vous êtes actuellement au Cameroun afin de prendre part à l’atelier de concertation de la Politique Agricole Commune de la CEMAC. En un mot, Monsieur le Directeur, comment se passent les travaux ?
R : C’est un honneur pour nous de participer à cet atelier de concertation sur la Politique Agricole Commune de la CEMAC. Nous répondons à cet appel pour une vision communautaire, une vision qui vise à apporter des solutions à près de 62 millions de personnes. Nous avons constaté qu’en dépit des politiques déjà mises en place, l’Afrique centrale n’arrive toujours pas à disposer d’une véritable politique de développement agricole. La situation varie d’un pays à l’autre : certains sont en avance, d’autres accusent un retard. Il était donc nécessaire, de manière collective, de diagnostiquer les facteurs liés au faible développement de l’agriculture.
Nous avons également observé que l’Afrique centrale reste fortement dépendante des importations alimentaires, ce qui déséquilibre la balance commerciale. Les Chefs d’État de la CEMAC ont demandé que cette tendance soit inversée, notamment à travers une politique de substitution aux importations. Sur cette base, nous envisageons d’accompagner chaque pays vers un développement cohérent de l’agriculture et de l’élevage.
Q : Monsieur le Directeur, comment se porte effectivement votre cabinet et comment appréciez-vous jusqu’ici l’évolution du secteur agricole, et surtout agro-pastoral, en République centrafricaine ?
R : Notre pays a connu des crises successives. Depuis le retour à l’ordre constitutionnel en 2016, dans le domaine agricole, nous avons pu compter sur l’appui de nos partenaires techniques et financiers qui nous ont aidés à reconstruire les bases du secteur. Plusieurs partenaires interviennent à différents niveaux. Je pourrais citer notamment le FIDA qui, en un laps de temps relativement court, a lancé trois projets : le PREPAS, le PRAPAM et le Projet d’Élevage et d’Appui aux Jeunes. La Banque Africaine de Développement (BAD) a également mis en œuvre un programme dont nous sommes déjà à la deuxième phase, et dans lequel de nombreuses réalisations ont été faites. L’Union européenne et la Banque mondiale nous accompagnent également.
Aujourd’hui, nous observons des avancées. Le PREPAS est en phase d’achèvement et devrait être clôturé d’ici décembre. Plusieurs réalisations sont visibles, notamment quatre unités de transformation dédiées au maïs, au manioc et au riz. Cela s’inscrit pleinement dans la stratégie de substitution aux importations.
Q : Parlons du PREPAS. Quelles sont, selon vous, les principales leçons que vous tirez de sa mise en œuvre ?
R : Comme vous le savez, nous mettons l’accent sur les chaînes de valeur. Auparavant, la production n’était pas suivie de transformation locale, ce qui fragilisait les échanges commerciaux. Aujourd’hui, il est essentiel que la transformation se fasse sur place. C’est dans ce cadre que les quatre unités de production ont été installées dans les zones d’intervention du PREPAS. Ainsi, le maïs produit localement sera désormais transformé localement. Pour le manioc, une société privée s’en occupe déjà efficacement, mais dans certaines zones les actions du PREPAS viendront renforcer cette dynamique. Ces initiatives permettront à nos agriculteurs d’augmenter leur production, d’autant plus que nous avons introduit davantage de technicité et encouragé une mécanisation progressive accompagnée de la structuration en sociétés coopératives. Cela représente des avancées majeures.

Concernant le Projet d’Élevage et d’Appui aux Jeunes (PAJ), nous avons constaté que le secteur de l’élevage manquait cruellement de financement, ce qui expliquait son recul. Grâce au FIDA, nous avons négocié un financement de 22 milliards sur sept ans. Le projet se met progressivement en place. L’objectif est de doter les jeunes formés d’une véritable culture entrepreneuriale. Une fois cette culture acquise, ils pourront créer des coopératives d’élevage, permettant ainsi de dynamiser certaines filières. L’Afrique centrale est par exemple l’un des premiers producteurs de miel, mais cette ressource reste insuffisamment valorisée. Nous travaillons à changer cela.
Le PAJ se distingue des projets humanitaires qui se limitent à distribuer des kits sans véritable durabilité. Désormais, nous collaborons avec les banques et les institutions de microfinance. Tout jeune porteur d’un projet devra élaborer un business plan, le soumettre à la banque, et c’est sur cette base qu’il sera financé. Un dépôt à terme servira ensuite de garantie, y compris après la fin du projet. Ce mécanisme constituera une assurance pour tout Centrafricain souhaitant s’engager dans l’élevage et obtenir les fonds nécessaires au démarrage de ses activités.

Q : Parlons d’un autre projet implémenté localement : le PRAPAM. La revue à mi-parcours a mis en évidence des insuffisances ayant entraîné la suspension de l’unité de coordination. Quelle lecture faites-vous de cette situation ?
R : Ce sont des projets complémentaires mis en œuvre pour permettre au secteur agricole de prendre véritablement son envol. Le PREPAS a préparé le terrain pour le PRAPAM, ce dernier étant plus orienté vers les infrastructures. Cependant, certaines dépenses ont été engagées sans être dûment justifiées, ce qui a suscité des incompréhensions avec le FIDA. Un contrôle a été effectué, les responsabilités ont été établies et nous sommes actuellement en discussion avec le FIDA pour définir les modalités de relance du PRAPAM.

Parallèlement, nous échangeons également avec le FIDA sur la mise en place d’un programme, cette fois sur dix ans, davantage orienté vers l’agro-business. Avec les atouts que possède la République centrafricaine en matière de développement agricole, nous sommes convaincus que notre pays sera davantage cité comme référence dans les années à venir.
Q : Le gouvernement a récemment demandé une annulation partielle du PRAPAM. Pouvez-vous nous expliquer les raisons de cette décision et les objectifs de la reprogrammation des activités ?
R : Vous savez, lorsqu’on prend son envol et qu’on constate que la trajectoire n’est pas la bonne, il faut rectifier. Il est essentiel de préserver une bonne relation avec nos partenaires techniques et financiers, car ce sont dans les moments difficiles que l’on reconnaît ses véritables alliés. Le FIDA a fortement appuyé notre pays dans son ambition de développer l’agriculture.

Nous avons constaté que certaines activités ne pouvaient plus être exécutées dans le délai imparti au PRAPAM, notamment parce que le projet n’a pas fonctionné de manière optimale pendant près d’un an. C’est pourquoi nous réfléchissons maintenant au PARCA, qui mettra davantage l’accent sur la gouvernance et la consolidation des acquis du PRAPAM.
Q : Le PARCA est présenté comme une politique d’appui pour la relance du PRAPAM.
R : Effectivement. Ce sont deux projets distincts, mais certaines activités qui n’ont pas été correctement réalisées dans le PRAPAM seront reprises dans le cadre du PARCA. Je pense que nous nous sommes bien compris avec nos partenaires techniques et financiers. Les difficultés de gestion appartiennent désormais au passé et nous regardons résolument vers l’avenir.
Q : Comment évaluez-vous la collaboration entre le gouvernement centrafricain et le FIDA dans la mise en œuvre des projets PREPAS et PRAPAM ?
R : Il y a quelques jours, de hautes autorités du FIDA se sont rendues à Bangui. Lorsqu’un projet permet la construction d’un bâtiment de plus de 350 millions, cela démontre l’engagement du FIDA à travailler avec la République centrafricaine sur le long terme. C’est un acquis précieux. Les responsables du FIDA ont apprécié à leur juste valeur les efforts fournis par les différents projets.
Nous comptons consolider ces acquis dans le PARCA. Déjà, plusieurs sociétés coopératives ont augmenté leurs superficies cultivées. Dans les années à venir, nous pensons atteindre l’autosuffisance sur certains produits.
Q : Un mot sur la JMA 2025 et la Femme rurale. Une mission précurseure s’est tenue dans la Nana-Mambéré en préparation de la Journée mondiale de l’alimentation et de la Journée de la Femme rurale. Quels en sont les principaux objectifs ?
R : Il s’agissait d’une mission gouvernementale à laquelle plusieurs ministres ont participé afin de préparer la Journée mondiale de l’alimentation. Lors de cette journée, les insuffisances observées dans certaines localités — qu’il s’agisse de routes, de l’électricité ou d’autres services essentiels — sont étudiées pour que le gouvernement apporte des solutions appropriées.
C’est également une occasion d’encourager les populations à pratiquer l’agriculture et l’élevage. C’est un moment de reconnaissance pour le monde rural, en particulier pour les femmes qui jouent un rôle essentiel dans la sécurité alimentaire.
Q : Comment le gouvernement compte-t-il impliquer davantage les communautés locales dans la sécurité alimentaire et la résilience agro-pastorale ?
R : Je prendrai un exemple : pour les projets en cours de déploiement dans nos villes, nous ne choisissons pas les bénéficiaires au hasard. Les personnes qui connaissent le mieux les réalités locales, ce sont les administrateurs locaux. C’est pourquoi nous mettons en place des comités locaux de sélection.
Ce sont ces comités qui identifient les bénéficiaires en fonction des activités prévues. Une fois les listes établies, nous déclinons les actions sur le terrain afin d’apporter des solutions concrètes aux populations qui souhaitent voir le monde rural se développer et se renforcer.
Q : Un mot de fin, Monsieur le Directeur.
R : Nous sommes très heureux d’être présents. Chaque pays a présenté ses potentialités et ses limites, et de nombreuses leçons ont été tirées. Les pays qui sont en avance pourront accompagner ceux qui rencontrent encore des difficultés. Les expériences qui ont réussi ailleurs peuvent être observées et adaptées. Je pense que l’éveil de notre communauté est une bonne chose et contribuera à hisser notre région vers le haut.
Propos recueillis par
Fabrice Ndoum
