L’ILLUSION DE LA RUPTURE : ANATOMIE DES INCOHÉRENCES STRATÉGIQUES DE L’AES ET LE RISQUE DE SUBVERSION DU COMBAT PANAFRICAIN
Par Charly KENGNE
Le Sahel africain est devenu l’épicentre d’une recomposition géopolitique majeure. L’avènement de l’Alliance des États du Sahel (AES) regroupant le Mali, le Burkina Faso et le Niger a suscité un immense espoir au sein des masses populaires continentales. La promesse fondamentale de cette coalition militaire et politique reposait sur une rupture sans concession avec l’ordre néocolonial, le démantèlement des réseaux de la Françafrique et la reconquête d’une souveraineté intégrale. Cependant, l’observation méthodique et rigoureuse des récentes orientations diplomatiques, des choix de communication et des fréquentations politiques des états-majors du Sahel met en lumière un fossé vertigineux entre la doctrine révolutionnaire affichée et la pratique stratégique réelle.

L’accumulation d’erreurs de casting, d’audiences accordées à des acteurs à la fidélité idéologique douteuse et de marginalisation des soutiens de la première heure ne relève plus du simple faux pas tactique. Elle traduit une défaillance systémique, une carence d’ingénierie prospective et l’absence d’une cellule de renseignement géopolitique capable de filtrer la guerre hybride menée par l’adversaire. En substituant le sensationnalisme médiatique à la rigueur doctrinale, les dirigeants de l’AES risquent d’exposer leur révolution à une neutralisation silencieuse, faisant basculer un projet historique dans les travers du populisme de façade.
I- LA FAILLITE DE LA SÉCURITÉ DOCTRINALE : DE LA PERMÉABILITÉ DES SOMMETS À L’INFILTRATION DOUCE
L’action géopolitique de haute intensité exige un principe fondamental : la protection absolue du périmètre idéologique et décisionnel. Toute Révolution qui néglige le filtrage de ses interlocuteurs s’expose inévitablement à des opérations d’intoxication, de récupération et de déconstruction interne.
C’est précisément à ce niveau que l’appareil stratégique des capitales du Sahel dévoile une vulnérabilité critique. Les réunions feutrées organisées dans les chancelleries européennes à l’instar des rencontres confidentielles au Quai d’Orsay impliquant des officiels de la défense, des services de renseignement comme la DGRE et divers intermédiaires révèlent une mutation dans la doctrine d’influence des puissances occidentales. Ne pouvant plus contrer frontalement la déferlante souverainiste, la stratégie de l’adversaire consiste désormais à redéfinir le panafricanisme de l’intérieur, à en subvertir les concepts clés et à propulser des agents de relais revêtus de la toge souverainiste pour mieux disloquer le mouvement de l’intérieur.
Dans cette optique, l’absence de vigilance géostratégique autour des Chefs d’État de l’AES devient particulièrement saisissante lorsque l’on analyse le parcours et les alliances des figures introduites au plus haut sommet des présidences du Sahel :
L’accueil triomphal accordé à des figures comme Wilfried Ekanga par Son Excellence le Camarade Capitaine Ibrahim Traoré constitue une incohérence majeure.
Comment un projet de rupture géopolitique peut-il accorder sa caution politique à un acteur militant associé à des figures de l’opposition camerounaise comme Maurice Kamto lui-même lié historiquement au cabinet Lysias Partners, qui a défendu les intérêts de l’État français contre le Président Laurent Gbagbo à la Haye dans le cadre de la crise post-electorale ivoirienne de 2010-2011 ?
Comment tolérer qu’un mouvement qui se prétend panafricain combatte un chef d’État comme le Président Patriarche Paul Biya qualifié par le Président Laurent Gbagbo lui-même de véritable sage et de rare soutien lors de son épreuve devant la Cour Pénale Internationale à La Haye tout en adoubant des relais d’opinion dont les trajectoires politiques s’alignent objectivement sur les réseaux d’influence que la Révolution prétend combattre ?
De même, la réception en grande pompe d’anciens serviteurs et canaux de transmission de la presse institutionnelle française, à l’instar d’Alain Foka, participe à cette même cécité. En offrant la légitimité révolutionnaire à des acteurs de la vingt-quatrième heure ceux-là mêmes qui ont longtemps incarné la narration des médias centraux parisiens avant de procéder à une reconversion d’opportunité, l’AES valide le recyclage des élites de l’ancien monde et abaisse le niveau de protection de sa sécurité nationale.
II- LE MÉPRIS DES ALLIANCES HISTORIQUES ET LA FRACTURE AVEC LA BASE MÉDIATIQUE RÉVOLUTIONNAIRE
En géostratégie, l’éthique de la loyauté n’est pas une simple vertu morale : elle est un indicateur de fiabilité politique et de cohérence doctrinale. Aucun pouvoir ne peut pérenniser un rapport de force géopolitique s’il sacrifie les acteurs ayant assuré sa couverture stratégique aux heures les plus sombres de sa trajectoire.
L’histoire récente des transitions du Sahel montre pourtant une répétition troublante d’erreurs de discernement dans la gestion des partenariats médiatiques et culturels :
Lors de l’organisation par le Mali de la Conférence internationale des médias Panafricains, le choix de placer le Maroc en qualité d’invité d’honneur un acteur étatique aux alliances internationales complexes et à la trajectoire géopolitique strictement alignée sur des puissances extra-africaines tout en marginalisant ou en ignorant les médias de combat de la première heure a constitué un premier signal d’alarme. Des organes de presse comme Afrique Média, Panafrican Média ou For You TV, qui ont porté le combat souverainiste, essuyé les foudres de la censure internationale et maintenu la pression populaire au moment où les sanctions économiques et politiques étranglaient les peuples du Sahel, se voient progressivement tenus à l’écart du pré-carré décisionnel.
Cette fracture s’est accentuée de manière criante lorsque Son Excellence le Camarade Capitaine Ibrahim Traoré a convoqué une grande rencontre avec la presse nationale et internationale tout en écartant délibérément les médias panafricanistes camerounais et engagés. Cet état de fait a atteint un tel niveau d’incohérence qu’il a contraint des cadres engagés au cœur même de la dynamique souverainiste, à l’instar de Nestor Podassé, chargé de communication auprès de la Conférence des peuples de l’AES (CP-AES), à adresser des alertes écrites aux plus hautes autorités pour dénoncer cette marginalisation irrationnelle.
Préférer la visibilité offerte par des canaux opportunistes ou institutionnels au détriment des boucliers médiatiques de la première heure démontre l’absence d’une vision prospective des médias perçus comme des armes de souveraineté. Un régime qui écarte ses défenseurs naturels pour séduire ses adversaires d’hier commet une faute géopolitique élémentaire : il fragilise son propre ancrage populaire et ruine la confiance de ses alliés organiques.
III- L’ABSENCE DE THINK TANKS ET LE RISQUE DU GLISSEMENT VERS LE POPULISME DE GESTION
Cette suite de décisions paradoxales pose une question de fond : existe-t-il réellement une cellule de réflexion géopolitique et géostratégique constituée d’experts indépendants, de prospectivistes et d’analystes de renseignement autour des dirigeants de l’AES ?
L’évidence des faits suggère une réponse par la négative.
L’action politique au sein de la Confédération du Sahel semble trop souvent guidée par la réactivité émotionnelle, la gestion au coup par coup et la recherche de l’impact immédiat sur les réseaux sociaux.
L’absence d’un tel dispositif d’ingénierie intellectuelle expose l’AES à trois dérives mortelles pour l’avenir du continent :
1- La première dérive est le glissement irrésistible du combat structurel vers le spectacle populiste. La libération d’un continent ne s’opère pas par des poignées de main théâtrales, des audiences accordées à des influenceurs du Web ou la multiplication de déclarations d’intention. Elle exige une méthodologie rigoureuse, la refonte des structures économiques, le contrôle des flux financiers et une discipline de fer dans le choix des hommes et des partenaires. En transformant le palais présidentiel en un lieu de passage pour chroniqueurs en quête de visibilité, l’AES viderait le concept de Révolution de sa substance.
2- La deuxième dérive est la neutralisation par l’entrisme idéologique. L’Histoire enseigne que les mouvements de libération nationale n’ont jamais été vaincus uniquement par les armes extérieures, mais par la corruption de leur doctrine interne. En accueillant des personnalités qui servent d’agents de relais conscients ou inconscients à des agendas étrangers, l’AES permet l’introduction d’un cheval de Troie au cœur de son appareil d’État. Ce travail de sape vise à adoucir progressivement le discours de rupture, à diviser les leaders souverainistes et à réintégrer subtilement les États du Sahel dans le giron des réseaux d’influence traditionnels.
3- La troisième dérive est la perte de lisibilité internationale. Les grands partenaires géopolitiques mondiaux qui recherchent des alliances solides avec l’Afrique exigent de la prévisibilité, de la cohérence et de la maturité stratégique. Un pouvoir qui oscille entre des discours d’une virulence extrême contre l’impérialisme et des actes de complaisance envers les serviteurs de cet impérialisme perd toute crédibilité aux yeux des observateurs et des alliés stratégiques sérieux.
CONCLUSION : L’IMPÉRATIF D’UN SURSAUT ET D’UNE PURGE DOCTRINALE
L’Alliance des États du Sahel se trouve à une croisée des chemins décisive pour le destin de l’Afrique. L’élan patriotique et le sacrifice des peuples du Sahel ne doivent pas être bradés sur l’autel de la naïveté politique ou du calcul médiatique à court terme. Pour redresser la trajectoire et préserver l’idéal d’une Afrique réellement libre et maîtresse de son destin, un recentrage stratégique d’une rigueur absolue s’impose aux dirigeants du Mali, du Burkina Faso et du Niger.
Ce sursaut indispensable exige la mise en place immédiate d’un filtre géopolitique intransigeant. Il est urgent d’assainir l’entourage immédiat des chefs d’État, de constituer de véritables conseils de sécurité et de prospectives composés d’analystes rompus à la guerre de l’information, et de rompre définitivement avec la complaisance envers les figures ambiguës de la « 25e heure ». La souveraineté ne peut se négocier avec les instruments de la servitude. Seule une fidélité de fer aux principes fondateurs, aux alliés de la première heure et à une doctrine d’émancipation rigoureusement auditée permettra à l’AES de dépasser l’illusion du discours et d’inscrire son nom dans le livre d’or de la véritable Renaissance africaine.
