DU PANAFRICANISME A L’AFRICANITE, ET SI SENGHOR DETENAIT ENCORE LA CLE DE L’AVENIR AFRICAIN ?
Parler aujourd’hui de Léopold Sédar Senghor n’est pas un exercice de nostalgie. C’est une nécessité politique.
Pendant que l’Afrique s’enfonce dans des crises sécuritaires, diplomatiques et économiques de plus en plus complexes, nous continuons à rechercher des solutions dans des modèles importés, des alliances de circonstance ou des interventions extérieures. Et si la réponse se trouvait, au moins en partie, dans une idée née sur notre propre continent : l’africanité ?
Senghor n’a jamais conçu l’africanité comme un slogan culturel. Il y voyait un projet de civilisation. Une manière de rappeler que, malgré nos frontières, nos langues et nos régimes politiques, nous appartenons à une même communauté de destin. Une communauté fondée sur des valeurs communes : la solidarité, le dialogue, la complémentarité, le respect de la dignité humaine et la recherche du consensus. En un mot, il faut une Républiques des Valeurs (africaines) comme le dit Thierno Alassane Sall (député à l’assemblée national sénégalaise).

Soixante ans après les indépendances, cette intuition est d’une actualité saisissante.
Le paradoxe africain est cruel. Aucun continent ne partage autant d’histoires, de cultures et de liens humains, mais rares sont ceux qui connaissent autant de conflits entre voisins. Nous parlons de panafricanisme dans les discours, mais nous raisonnons encore trop souvent selon des logiques strictement nationales.
Pendant que des Africains meurent au Sahel, beaucoup de capitales africaines regardent ailleurs.
Pendant que la guerre ravage l’est de la République démocratique du Congo, les réactions restent souvent timides alors que l’instabilité menace toute la région des Grands Lacs.
Pendant que le Soudan s’effondre, provoquant l’une des plus graves catastrophes humanitaires du continent, l’Afrique peine à imposer une médiation décisive.
Pendant que la Corne de l’Afrique accumule les crises politiques, climatiques et sécuritaires, chacun agit selon ses intérêts immédiats.
Cette fragmentation fait le jeu des groupes armés, des trafiquants, des puissances étrangères et des prédateurs économiques.
L’histoire est pourtant sans ambiguïté : chaque fois que les Africains se sont divisés, d’autres ont décidé à leur place.

L’Alliance des États du Sahel (AES) illustre à la fois une rupture et une limite. Rupture, parce qu’elle traduit une volonté de reprendre en main la sécurité régionale. Limite, parce qu’aucune alliance militaire, aussi déterminée soit-elle, ne peut vaincre durablement le terrorisme sans une intégration économique, sociale et culturelle beaucoup plus profonde.
Une route reliant les marchés, une école accueillant les enfants des zones frontalières, un réseau électrique partagé ou un barrage commun peuvent parfois produire davantage de sécurité qu’une colonne de blindés.
Le même raisonnement vaut pour la République démocratique du Congo.
Le cobalt, le coltan, le cuivre ou le lithium devraient financer l’industrialisation de toute l’Afrique. Au lieu de cela, ils alimentent les conflits, les trafics et la compétition internationale. Ce paradoxe est insupportable.
Pourquoi l’Afrique continue-t-elle d’exporter ses minerais bruts pour importer ensuite des batteries, des véhicules électriques ou des équipements électroniques fabriqués ailleurs ?
Pourquoi les pays africains ne construiraient-ils pas ensemble une industrie continentale de transformation des minerais stratégiques ?

L’africanité, appliquée à l’économie, signifie précisément cela : considérer que les richesses du continent doivent d’abord servir son développement collectif.
Le drame du Soudan pose une autre question essentielle : à quoi sert l’Union africaine si elle ne peut empêcher l’effondrement d’un de ses États membres ?
Il ne s’agit pas de remettre en cause son existence, mais d’interroger son efficacité. L’Union africaine ne peut plus être uniquement une enceinte diplomatique. Elle doit devenir une véritable puissance de prévention des conflits, capable d’agir rapidement, de mobiliser des médiateurs africains crédibles et de faire respecter les décisions prises collectivement.
La Corne de l’Afrique rappelle également que les défis contemporains dépassent les frontières : changement climatique, accès à l’eau, migrations, sécurité maritime, terrorisme et commerce. Aucun État n’y répondra seul.
C’est précisément pourquoi Senghor insistait sur la complémentarité plutôt que sur la compétition en rappelant « qu’il faut nous forger, ensemble, une âme commune ».
Mais l’africanité ne peut réussir sans une profonde transformation des mentalités.
Nos écoles enseignent encore davantage l’histoire de l’Europe que celle des grands empires africains. Nos étudiants connaissent parfois mieux les institutions occidentales que celles de leur propre continent. Nos échanges universitaires, scientifiques et économiques restent insuffisants.
Comment construire une conscience africaine si les Africains eux-mêmes connaissent si peu l’Afrique ?

L’enjeu est aussi économique. La ZLECAf représente une opportunité historique. Encore faut-il qu’elle soit accompagnée d’infrastructures modernes, d’une harmonisation des réglementations, d’investissements industriels communs et d’une libre circulation effective des personnes, des capitaux et des compétences.
Le XXIᵉ siècle sera celui des grands ensembles économiques. L’Union européenne, l’ASEAN, les BRICS ou le Mercosur l’ont compris. L’Afrique ne pourra défendre ses intérêts que si elle parle d’une seule voix sur les grandes questions commerciales, financières, climatiques et géopolitiques.
Le moment est venu de franchir une nouvelle étape.
L’Union africaine pourrait adopter une Charte de l’Africanité, inspirée de la pensée de Senghor, faisant de la solidarité continentale un principe directeur des politiques publiques.
Cette charte pourrait reposer sur cinq engagements :
• Considérer toute crise africaine comme une responsabilité collective ;
• Accélérer l’intégration économique et industrielle du continent ;
• Promouvoir une éducation fondée sur l’histoire, les cultures et les langues africaines ;
• Renforcer les mécanismes africains de prévention et de règlement des conflits ;
• Parler d’une seule voix lorsque les intérêts stratégiques du continent sont en jeu.
L’Afrique possède tout ce qu’il faut pour devenir l’un des principaux pôles de puissance du XXIᵉ siècle : une jeunesse dynamique, des ressources exceptionnelles, un marché continental immense et un potentiel d’innovation considérable.
Ce qui lui manque encore, ce n’est ni la richesse ni le talent.
C’est une conscience politique suffisamment forte pour transformer cette diversité en puissance.
Senghor avait compris avant beaucoup d’autres que l’unité africaine ne naîtrait pas seulement des institutions, mais d’une vision commune de notre destin.
Aujourd’hui, alors que le monde se recompose à grande vitesse, cette vision mérite d’être remise au cœur du débat.
L’africanité n’est pas une utopie. Elle est peut-être le projet politique dont l’Afrique a le plus besoin.
Le plus bel hommage que nous puissions rendre à Léopold Sédar Senghor n’est pas de citer ses discours. C’est d’avoir enfin le courage de réaliser son ambition : faire de l’Afrique une communauté de destin, capable de transformer sa diversité en force, ses ressources en prospérité et sa solidarité en puissance.
Dr Samba Faye – Enseignant-chercheur en sciences de gestion.
Porte parole Honorable député Thierno Alassane Sall
