LA MÉCANIQUE DU POUVOIR À LA FIFA ET L’ÉQUATION ALGORITHMIQUE DE LA SURVIE D’INFANTINO

Par Charly KENGNE

Le projet d’ouverture du capital des compétitions majeures de la FIFA à hauteur de 20 % pour lever 4,2 milliards de dollars a provoqué une rupture sans précédent dans la gouvernance du football mondial. L’opposition conjointe de l’UEFA, de la CONCACAF et de l’AFC qui qualifient cette initiative d’aliénation des valeurs fondamentales du sport marque la fin du consensus absolu dont jouissait Gianni Infantino.

Pour l’UEFA et une partie de l’opinion mondiale, cette initiative s’apparente à une mercantilisation irréversible de l’« âme du football ». La fracture diplomatique au sommet s’est manifestée par la démission du secrétaire général par intérim Mattias Grafström et l’appel du président de l’UEFA, Aleksander Ceferin, rappelant au président de la FIFA ses racines européennes.

Toutefois, en géopolitique du sport, l’émotion ne dicte pas le scrutin. Le pouvoir à la FIFA ne repose ni sur la puissance financière des clubs européens, ni sur le poids démographique des supporters, mais sur un principe statutaire immuable : une fédération égale une voix.

I- CARTOGRAPHIE ANALYTIQUE ET GÉOPOLITIQUE DES FORCES EN PRÉSENCE

Le collège électoral du 77ᵉ Congrès de la FIFA, qui se tiendra le 18 mars 2027 à Rabat (Maroc), rassemble 211 associations membres. Pour être élu ou réélu à la majorité simple, 106 voix sont indispensables (ou 105 si toutes ne prennent pas part au vote).

1- LE BLOC DE RÉSISTANCE (LES RÉVOLTÉS DU NORD)

  • UEFA (Europe – 55 voix) : Historiquement le moteur économique du football mondial. Sous l’impulsion des fédérations nordiques (Danemark, Norvège, Suède), de l’Angleterre, du Pays de Galles, de la Serbie, de la Grèce et du continent anglophone (Nouvelle-Zélande – OFC, Gibraltar), l’UEFA mène la fronde.
  • CONCACAF & AFC (Fracturées) : Les directions centrales de la CONCACAF (35 voix) et de l’AFC (47 voix) ont cosigné la lettre ouverte condamnant le projet. Cependant, ce rejet institutionnel masque des dissidences internes majeures.

2- LE BASTION DU SUD GLOBAL (L’ASSURANCE-VIE D’INFANTINO)

  • CAF (Afrique – 54 voix) : Principal pilier stratégique du président sortant. Lors du récent sommet de crise à Salé (Maroc), la Confédération Africaine de Football a renouvelé son soutien institutionnel. La dynamique portée par des figures majeures telles que Samuel Eto’o (Président de la FECAFOOT) et les fédérations majeures (Égypte, Maroc, RDC, Niger, Mauritanie) garantit une discipline de vote quasi-unanime. Les subventions du programme FIFA Forward représentent la clef de voûte des infrastructures africaines.
  • CONMEBOL (Amérique du Sud – 10 voix) : Malgré les tensions, les 10 fédérations sud-américaines ont réaffirmé leur soutien à Infantino, sécurisant un bloc homogène indispensable.
  • Le Monde Arabe & le Golfe : Le Qatar, les Émirats Arabes Unis, le Koweït, le Liban et le Maroc se posent en diplomates médiateurs et soutiens fermes d’Infantino.

II- CALCUL SIMPLE DES SCÉNARIOS ÉLECTORAUX

Pour comprendre les chances de Gianni Infantino, il suffit d’additionner les voix estimées selon la cohésion de chaque bloc électoral.

SCÉNARIO 1 : L’opposition est divisée (Pas de candidat unique face à lui)

Dans ce cas, Infantino conserve la grande majorité de ses soutiens habituels dans le Sud global et au Moyen-Orient.

  • Afrique (CAF) : ~51 voix sur 54 (soutien de la CAF et des fédérations alliées comme l’Égypte, le Maroc, la RDC, la FECAFOOT/Cameroun).
  • Asie (AFC) : ~24 voix sur 47 (soutien ferme du bloc Moyen-Orient/Golfe comme le Qatar, les EAU, le Koweït, le Liban).
  • Amérique du Sud (CONMEBOL) : ~9 voix sur 10 (maintien de l’alignement sud-américain).
  • Amérique du Nord / Caraïbes (CONCACAF) : ~14 voix sur 35 (bloc fidèle des petites fédérations des Caraïbes reliant leur budget aux subventions).
  • Océanie (OFC) : ~5 voix sur 10 (partage des voix après le retrait de la Nouvelle-Zélande).
  • Europe (UEFA) : ~6 voix sur 55 (quelques associations membres d’Europe de l’Est ou d’Asie centrale rattachées).

Total estimé pour Infantino : ~129 voix
(Seuil nécessaire pour gagner : 106 voix)

Résultat : Victoire d’Infantino dès le premier tour.

SCÉNARIO 2 : L’opposition présente un candidat unique et rassembleur

Si l’UEFA, la CONCACAF et l’AFC s’unissent derrière un seul candidat (par exemple Victor Montagliani), cela crée un effet d’entraînement et détache une partie des voix d’Infantino.

  • Afrique (CAF) : ~40 voix sur 54 (l’unité s’effrite en cas de doutes sur la victoire du président sortant).
  • Asie (AFC) : ~14 voix sur 47 (l’Asie de l’Est et l’Asie centrale basculent vers le candidat d’union).
  • Amérique du Sud (CONMEBOL) : ~6 voix sur 10 (fissure du bloc sud-américain).
  • Amérique du Nord / Caraïbes (CONCACAF) : ~5 voix sur 35 (la majorité suit le président de leur confédération, ex. Victor Montagliani).
  • Océanie (OFC) : ~3 voix sur 10
  • Europe (UEFA) : ~2 voix sur 55 (quasi-totalité du bloc européen derrière le candidat unifié).

Total estimé pour Infantino : ~90 voix
(Seuil nécessaire pour gagner : 106 voix)

Résultat : Défaite d’Infantino au profit du candidat d’union.

III- LES DEUX CONDITIONS CLÉS AVANT LE SCRUTIN

Les calculs mathématiques montrent que si Gianni Infantino conserve la main sur le collège électoral en l’absence d’adversaire unique, sa présidence reste suspendue à deux verrous procéduraux d’ici l’échéance de Rabat :

1- La menace du Congrès Extraordinaire (Le seuil des 43) : Aux termes des statuts de la FIFA, l’introduction d’une demande écrite par 43 fédérations membres oblige le Conseil à convoquer un Congrès extraordinaire avec à l’ordre du jour la révocation du président. Si l’UEFA (55 membres) parvient à fédérer la totalité de ses troupes derrière cette démarche, elle dispose, à elle seule, du pouvoir statutaire d’enclencher cette procédure avant le scrutin de 2027.

2- L’impératif de l’alternative crédible avant le 18 novembre 2026 :
Historiquement, la division des opposants à la FIFA a toujours profité aux présidents sortants (Sepp Blatter en 1998 et 2002). Si l’Europe, l’Amérique du Nord et l’Asie échouent à formaliser un consensus autour d’une figure unique d’ici la clôture des candidatures le 18 novembre 2026, le réseau du Sud global restera hermétique.

CONCLUSION

La crise actuelle ne doit pas masquer la réalité structurelle de la FIFA. Gianni Infantino a transformé la diplomatie du football en un système de redistribution efficace où le vote d’une petite fédération insulaire possède la même valeur légale que celui d’une puissance historique.

Tant que le bloc africain (soutenu par la FECAFOOT et la CAF), le bloc sud-américain et les alliés du monde arabe restent convaincus que la continuité de l’exécutif actuel est la garantie de leurs subventions et de leur représentativité, Gianni Infantino demeurera le favori mathématique de sa propre succession. Sa survie politique ne dépend plus des salons européens, mais de la solidité de son alliance avec le Sud global.

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