CYBERSÉCURITÉ À L’ÈRE DE L’INTELLIGENCE ARTIFICIELLE : ENTRE NOUVEAUX DÉBOUCHÉS, VULNÉRABILITÉS ET GUERRES NUMÉRIQUES

À l’ère de l’intelligence artificielle, les cyberattaques se multiplient et se sophistiquent, faisant de la cybersécurité un enjeu majeur pour les entreprises, les administrations et les États. Au Cameroun, Njifon Sahoudou Badaroudine, expert et formateur dans le domaine, a choisi de mettre son savoir au service de la jeunesse et de la sécurité numérique en Afrique. Dans cet entretien, il décrypte les nouvelles menaces cybernétiques, les guerres numériques, les vulnérabilités africaines et les opportunités qu’offrent désormais la cybersécurité et l’intelligence artificielle.

1. Bonjour Njifon Sahoudou Badaroudine. Vous êtes l’un des pionniers dans la mise sur pied d’une start-up qui forme, édifie et accompagne les entreprises dans la lutte contre les attaques cybernétiques. Alors que de nombreux jeunes se dirigent vers les métiers de la finance, de la comptabilité ou du commerce, qu’est-ce qui vous a réellement motivé à choisir la cybersécurité ?
Notre motivation vient principalement de l’absence de solutions locales concrètes face aux problématiques cyber que rencontrent les entreprises dans notre contexte. Tous les domaines d’activités doivent voir se manifester le leadership et le savoir-faire de la jeunesse camerounaise

2. Vous êtes aujourd’hui également formateur dans ce domaine. Qu’est-ce qui vous a poussé à transmettre vos connaissances aux jeunes et à faire de la formation un axe important de votre activité ?
Transmettre nos compétences aux plus jeunes est une question de survie pour notre économie. En, le secteur de la cybersécurité connaît un manque criard de compétences, c’est un problème lié à tous les pays du monde alors contrairement à d’autres domaines, les compétences ne quitteront pas d’ailleurs pour venir nous prêter main forte. Nous devons donc impérativement former les jeunes en masse afin qu’ils puissent servir dans notre propre contexte, la formation devient donc un axe de développement honnêtement important pour la stratégie nationale de cybersecurité
3. Cybercriminalité et cybersécurité : ces deux expressions sont souvent utilisées ensemble. Quel lien existe-t-il réellement entre elles et pourquoi est-il important de les distinguer ?
La cybercriminalité est tout crime ou infraction commis à l’aide d’internet, d’ordinateurs ou d’appareils connectés
La cybersécurité va quant à elle designer l’ensemble des méthodes, d’outils, de pratique visant à protéger les systèmes informatiques, les réseaux, les données contre les attaques
À travers cette définition je pense que vous pouvez déduire le lien qui existe entre les 2 notions et l’importance de les distinguer. Il s’agit de l’attaque de la protection, du bandit et du policier…
4. Dans un environnement africain où la sensibilisation aux risques numériques reste encore limitée, comment parvenez-vous à convaincre les entreprises, les administrations et les particuliers de prendre au sérieux les menaces cybernétiques ?
Malheureusement pour nous les gens ne comprennent pas toujours l’importance de la cybersécurité, paradoxalement ce sont les attaquants qui dans la plupart de cas font comprendre l’importance de la cybersécurité aux dirigeants et ce malgré eux. Toutefois, grâce à un travail municieux, nous sommes entrain d’inverser la tendance et la cybersécurité commence à être prise au sérieux
5. On parle beaucoup d’attaques informatiques, mais le grand public connaît encore mal leurs différentes formes. Quels sont les principaux types d’attaques auxquels les entreprises et les administrations sont aujourd’hui confrontées ?
Il existe plusieurs type d’attaques dont les entreprises font face, la dernière en date est ce qu’on appelle le defacement dont l’un des ministères camerounais a été victime récemment qui s’est manifesté par le remplacement du contenu du site du ministère en question par un contenu décidé par l’attaquant.
Nous avons les attaques par rançongiciel dont l’objectif est de verrouiller l’ensemble de vos informations pour demander une rançon ensuite, le déni de service qui empêche vos services de foncioner, le phishing combiné à l’ingénierie sociale pour vous dérober vos informations confidentielles ou de vous emmener à vous infecter vous-même, bref les cas sont légions et variés

6. Ces attaques concernent-elles uniquement les appareils connectés à Internet, ou des équipements qui ne sont pas connectés peuvent-ils également être compromis ?
Lorsqu’on parle de cyber attaque, ça concerne globalement les appareils qui sont connectés à Internet mais dans l’histoire nous avons déjà vu des attaques contre des systèmes qui ne sont paq forcément connectés à Internet, c’est le cas de stuxnet
7. L’une des grandes vulnérabilités africaines réside-t-elle aussi dans l’utilisation d’équipements et de solutions technologiques conçus et importés de l’étranger ? Quels risques cela peut-il représenter pour la sécurité des données et des infrastructures stratégiques ?
Qu’il s’agisse d’équipements ou de logiciels, le principe est simple le constructeur ou l’éditeur peut avoir une main mise sur les données qui y sont traitées. Pour réduire ces problèmes qui peuvent avoir un impact majeur sur la souveraineté, je préconise le développement de nos propres infrastructures où vont circuler nos informations. Toutefois nous sommes encore très loin de cet objectif, il devient donc nécessaire de faire le maximum d’attention possible aux logiciels et aux équipements que nous utilisons
8. De nombreuses administrations utilisent encore des équipements, logiciels et systèmes dont elles ne maîtrisent ni totalement la conception ni le fonctionnement. Peut-on parler, dans ce cas, d’une forme de dépendance technologique susceptible de devenir une faille de sécurité ?
Il existe une réelle dépendance en Afrique aux technologies importées, même si vous avez une compréhension de la manière dont ces systèmes sont conçus.

En effet, les concepteurs ont un contrôle presque total sur l’ensemble des données qui transitent dans leurs solutions que vous utilisez. Ça représente un problème majeur
9. Nous assistons depuis quelques années à une transformation des conflits entre États. Les affrontements ne se limitent plus aux champs de bataille : des serveurs, des infrastructures numériques, des médias et des systèmes d’information sont également ciblés. Peut-on désormais parler de véritables guerres numériques entre États ?
La guerre numérique entre les Etats existe depuis. Déjà lors de la 2e guerre mondiale nous avons Alan Turing qui aide à déchiffrer le code Enigma, ce déchiffrement va en quelques sorte sceller le sort du l’armée allemande. Proche nous, le cas de l’Ukraine et la Russie, où l’invasion de l’Ukraine était précédée d’une attaque informatique d’envergure contre les systèmes critique ms Ukrainiens. La guerre numérique a également joué un rôle central dans l’attaque contre les dirigeants du régime iranien, où tous les caméras de la ville ont été piraté, ce qui a permis de compléter le renseignement qui a favoriser le ciblage des dirigeants du pays. Les exemples sont légions. La guerre numérique est une réalité, elle existe.
10. Dans ces guerres invisibles, quel peut être l’objectif d’une cyberattaque contre les médias, les banques, les administrations ou les infrastructures stratégiques d’un pays ? Et quelles conséquences cela peut-il avoir sur la souveraineté d’un État ?
L’objectif des cyber attaques de cette envergure peut varier d’un contexte à un autre. Nous avons l’espionnage qui permis a certains état de voler les secrets industriels des autres. L’objectif peut également être tout simplement d’empêcher les systèmes critiques (comme les systèmes de gestion de fournitures d’eaux potables des villes…) de fonctionner correctement ce qui peut être néfaste pour les citoyens.
11. Au regard de cette évolution, avez-vous le sentiment que les pays africains sont suffisamment préparés pour prévenir, détecter et répondre à des attaques cybernétiques de grande ampleur ?
Les pays africains ne sont pas préparés, particulièrement les pays au sud du Sahara. La détection de ces attaques est déjà problématique pour ces pays combien de fois l’organisation de la réponse ?
12. L’intelligence artificielle est aujourd’hui présentée comme l’un des grands bouleversements technologiques de notre époque. Quel lien existe-t-il entre l’intelligence artificielle et la cybersécurité ?
L’intelligence artificielle a bouleversé tous les secteurs d’activités, la cybersecurité et la cybercriminalité profitent également de ces bouleversements.
Les cybercriminels s’appuient désormais sur des technologies d’intelligence artificielle pour améliorer leurs techniques d’attaque, nous les professionnels en cybersécurité nous nous battons pour que l’intelligence artificielle soit également adoptée dans les stratégies de protection des entreprises.
En réalité on n’a pas de choix, se battre contre les cybercriminels qui utilisent de l’IA sans l’utiliser nous-même c’est comme avoir un policier qui se bat à mains nues contre un bandit armé
13. L’IA peut-elle devenir une arme supplémentaire entre les mains des cybercriminels, notamment pour automatiser les attaques, contourner les systèmes de sécurité ou manipuler l’information ?
l’IA est déjà une arme supplémentaire et c’est déjà largement utilisée par les cybercriminels. Les attaques, qui étaient déjà faciles du fait de l’immaturité de la sécurité de nos systèmes ont désormais un autre facilitateur qui est là pour industrialiser, faciliter et simplifier les actions malveillantes
14. Mais l’intelligence artificielle peut-elle également devenir un outil de défense pour les entreprises et les États ? Concrètement, comment peut-elle aider à anticiper ou à neutraliser les cyberattaques ?
L’intelligence artificielle est un outil dont tous les professionnels et les décideurs doivent s’en servir pour prévenir et répondre aux attaques.
Elle facilite la détection des actions malveillantes, en nous permettant de mieux organiser la chasse aux menaces, elle permet de faciliter la détection des brèches ou des vulnérabilité sur nos systèmes, elle permet également de dégager des pistes de solutions assez rapidement
15. Vous qui formez des jeunes dans ce domaine, quels sont aujourd’hui les métiers de la cybersécurité qui offrent les meilleures perspectives en Afrique ? Et quelles compétences faut-il développer pour pouvoir en vivre durablement ?
Tous les métiers de la cybersécurité ont le vent en poupe en Afrique du fait des problèmes posés par les cybercriminels à nos entreprises et nos institutions. Toutes les compétences que ce soit dans l’aspect offensif oi défensif de la cybersécurité sont à promouvoir
16. Beaucoup redoutent également que l’intelligence artificielle détruise des emplois. En tant qu’acteur de la cybersécurité et de la formation, partagez-vous cette inquiétude ? Ou pensez-vous que l’IA va surtout créer de nouveaux métiers et de nouvelles opportunités pour la jeunesse africaine ?
l’IA crée des nouvelles opportunités, l’intelligence artificielle va également détruire quelques emplois, il faut s’y attendre. Mais penser que l’intelligence artificielle va remplacer l’être humain à tous les niveaux est une vue de l’esprit. La réalité c’est que seules les personnes qui utilisent les intelligences artificielles vont remplacer ceux qui ne les utilisent pas. Par conséquent la menace ne vient pas de l’IA, mais de ceux qui vont s’adapter aux nouvelles tendances
17. Enfin, si vous deviez adresser un message aux entreprises, aux administrations et aux jeunes Africains qui considèrent encore la cybersécurité comme un domaine secondaire, quel serait-il ?
Prenez votre sécurité très au sérieux, n’attendez pas de subir les conséquences avant d’y penser.
Abdoulaye Raman
