L’ABSOLUTISME RELIGIEUX À à L’ÉPREUVE DE LA GÉOPOLITIQUE MONDIALE : DU SALUT ÉCLUSÉ AU RISQUE D’INFLAMMATION DOGMATIQUEz
Par Charly KENGNE
Le propre des grandes secousses géopolitiques contemporaines est de réveiller les réflexes identitaires les plus intransigeants. Alors que l’ordre international traverse une phase de recomposition multipolaire inédite, le discours religieux, lorsqu’il s’enferme dans un exclusivisme dogmatique, cesse d’être une boussole spirituelle pour devenir un vecteur de rupture. Les déclarations récurrentes du cardinal Robert Sarah affirmant la catholicité ou le christianisme comme l’unique voie exclusive d’accès au salut éternel illustrent un glissement aussi théologiquement contestable que géostratégiquement périlleux.
En sous-entendant la supériorité absolue de la foi chrétienne sur toute autre forme de transcendance, cette rhétorique installe une hiérarchie spirituelle qui frôle la discrimination symbolique et le mépris des cultures non chrétiennes. Au-delà du débat intellectuel, ce positionnement prétentieux heurte de plein fouet l’éthique même des Écritures bibliques, fondées sur l’humilité, le pardon, la justice et la paix universelle.
I- LA RÉALITÉ DÉMOGRAPHIQUE MONDIALE : L’ABSURDITÉ THÉOLOGIQUE DE LA CONDAMNATION DES SIX MILLIARDS
Le monde contemporain aborde le seuil des 8 milliards d’êtres humains. Parmi eux, la communauté catholique romaine compte environ 1,3 à 1,4 milliard de fidèles et l’ensemble du christianisme, toutes confessions confondues, rassemble près de 2,4 milliards de personnes.
Poser comme postulat rigide que le Christ est l’unique écluse du salut éternel au sens où l’entend un dogmatisme étriqué revient à énoncer une proposition terrifiante : le reste de l’humanité, soit près de 6 milliards d’âmes musulmans, hindous, bouddhistes, juifs, animistes, taoïstes ou simples hommes de bonne volonté guidés par leur conscience, serait structurellement voué à la perdition.
Est-il raisonnable, au nom du Dieu d’Amour et de Miséricorde, de réduire l’œuvre du Créateur à un système d’exclusion démographique où plus des deux tiers de la création seraient disqualifiés d’office ?
Une telle lecture dogmatique défigure la notion même de souveraineté divine en enfermant la grâce dans des frontières confessionnelles rigides et institutionnalisées.
II- LE PARADOXE ÉVANGÉLIQUE : UNE CONTRADICTION MAJEURE AVEC L’ESPRIT DES TEXTES SACRÉS
Il convient de distinguer l’affirmation de foi intime de l’instrumentalisation dogmatique. Proclamer que « Jésus est le chemin, la vérité, et la vie » (Jean 14:6) constitue la confession centrale du croyant chrétien. Cependant, transformer ce témoignage d’amour en un couperet théologique visant à nier la valeur spirituelle des autres traditions relève d’une déviation interprétative.
Le message biblique est tissé d’humilité et d’ouverture :
- L’universalité de la grâce : L’Apôtre Pierre, confronté au centurion païen Corneille, déclarait déjà dans les Actes des Apôtres (10:34-35) : « En vérité, je le reconnais, Dieu ne fait pas de favoritisme ; mais en toute nation, celui qui le craint et pratique la justice lui est agréable. »
- L’amour comme critère ultime : Dans la parabole du Bon Samaritain, le modèle de la vertu et du salut n’est ni le prêtre ni le lévite enfermés dans leur certitude doctrinale, mais l’étranger, l’hérétique perçu comme tel, dont l’acte de compassion transcende les dogmes.
- Le Jugement Dernier : L’Évangile selon saint Matthieu (Chapitre 25) ne fonde pas le jugement ultime sur l’appartenance institutionnelle ou confessionnelle, mais sur la charité concrète : « J’avais faim et vous m’avez donné à manger… »
Prétendre détenir le monopole exclusif du salut contredit l’essence même de l’enseignement du Christ, axé sur l’abaissement, l’amour du prochain sans distinction et le respect du mystère de la conscience humaine.
III- IMPACT GÉOPOLITIQUE ET GÉOSTRATÉGIQUE : LE DANGER DU CHOC DES CIVILISATIONS
Sur le plan de la sécurité internationale et de la géopolitique des religions, le discours d’exclusivisme radical constitue une étincelle extrêmement dangereuse.
- Alimentation des fractures civilisationnelles : Présenter une religion comme intrinsèquement supérieure dans un monde interconnecté valide, de fait, la thèse prophétique et toxique du « choc des civilisations ». Ce type de posture offre des arguments précieux aux extrémismes de tout bord, renforçant les récits identitaires fermés.
- Fragilisation des zones d’équilibre interreligieux : Dans des régions à forte pluralité confessionnelle notamment en Afrique subsaharienne, au Moyen-Orient ou en Asie du Sud-Est, la cohabitation pacifique repose sur un pacte implicite de respect mutuel. Décréter la condamnation ou la vanité des croyances de l’autre sape la diplomatie religieuse et la stabilité sociopolitique des États vulnérables.
- Entrave au Dialogue Interreligieux et à la Diplomatie de la Paix : La diplomatie pontificale a accompli d’immenses progrès depuis le concile Vatican II et la déclaration Nostra Aetate, réaffirmant la considération de l’Église pour les autres religions. Revenir à un discours d’hégémonie spirituelle anéantit des décennies de concertation, de dialogue et d’efforts de consolidation de la paix globale.
IV- POUR UNE FOI PROFONDE ET NON HÉGÉMONIQUE : LA CONSCIENCE COMME SANCTUAIRE
La foi chrétienne n’a pas besoin de mépriser, de rabaisser ou de disqualifier les autres croyances pour affirmer sa profondeur et sa beauté. On peut vivre une foi ancrée dans la personne du Christ tout en reconnaissant avec humilité que le Mystère divin dépasse infiniment la compréhension, les structures et les dogmes humains.
Dieu ne saurait être capturé par un appareil théologique, aussi vénérable soit-il. La sincérité du cœur, la rectitude morale, la quête de justice et l’élan vers le bien commun dépassent les étiquettes confessionnelles. Qu’il soit chrétien, musulman, juif, hindou, animiste ou agnostique guidé par sa seule conscience, l’être humain porte en lui une étincelle de la dignité transcendante.
Face aux défis mondiaux colossaux du XXIe siècle crises sécuritaires, dérèglements climatiques, tensions socio-économiques , le rôle des grands leaders spirituels n’est pas de dresser des barrières ou d’ériger des tribunaux célestes exclusifs, mais de tisser des ponts. L’humilité spirituelle demeure la condition sine qua non de la paix des peuples.
