Par Charly KENGNE

Dans le discours public et le récit scolaire conventionnel, la guerre est souvent présentée comme une rupture tragique de l’ordre international, l’aboutissement d’une haine atavique, d’un aveuglement idéologique ou de l’irrationalité de certains dirigeants. Si cette grille de lecture morale capture la dimension humaine du drame, elle masque la réalité fondamentale du système international : la guerre est un instrument rationnel et calculé d’affirmation de la puissance.
Comme l’écrivait le général Carl von Clausewitz, « la guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens ». Pour les grandes puissances, la guerre n’est ni un accident ni une simple manifestation de cruauté ; elle constitue un vecteur stratégique structurant, doté d’une efficacité inégalée pour reconfigurer le rapport de forces mondial.
I- LE CONTRÔLE DES RESSOURCES STRATÉGIQUES ET LA MAÎTRISE DES FLUX D’APPROVISIONNEMENT
Dans une économie mondiale globalisée, la puissance industrielle, technologique et militaire repose directement sur l’accès sécurisé aux matières premières critiques et sur le contrôle des voies de transit (maritimes, terrestres ou énergétiques).
- Sécurisation des ressources critiques : La compétition pour l’accès aux ressources rares constitue un moteur majeur des interventions armées directes ou indirectes. L’invasion de l’Irak en 2003 sous le prétexte de l’élimination d’armes de destruction massive s’inscrivait dans la doctrine de sécurisation du Golfe de Basra et des plus grandes réserves mondiales de pétrole brut, essentielles au maintien de l’hégémonie de l’éco-système pétrodollar. De même, l’instabilité chronique qui frappe l’Est de la République Démocratique du Congo (RDC) depuis les années 1990 s’explique en grande partie par la lutte pour le contrôle du coltan, du cobalt et du lithium, éléments indispensables aux transitions technologiques et énergétiques mondiales.
- Maîtrise des prix et des chaînes de valeur : En contrôlant la production ou les zones de transit stratégiques (comme les détroits de Bab-el-Mandeb, de Malacca ou le canal de Suez), une grande puissance ne cherche pas uniquement à s’approvisionner : elle acquiert une capacité de coercition économique sur ses rivaux. Fixer le volume d’extraction ou perturber les routes maritimes permet d’influer directement sur les cours mondiaux et d’asphyxier la compétitivité d’un concurrent dépendant.
II- LES THÉÂTRES DE GUERRE COMME LABORATOIRES TECHNOLOGIQUES ET VITRINES DU COMPLEXE MILITARO-INDUSTRIEL
Une technologie militaire non éprouvée en conditions réelles d’engagement (combat-proven) subit un désavantage commercial et opérationnel majeur. Les conflits armés servent de bancs d’essai à grandeur nature pour les doctrines militaires et les nouveaux armements.
- Expérimentation grandeur nature : La Syrie, l’Ukraine ou le Yémen ont fonctionné comme de véritables laboratoires pour le perfectionnement des systèmes de défense antiaérienne, de la guerre électronique (brouillage GPS/SIGINT), des drones d’attaque tactiques et des missiles hypersoniques. L’engagement des forces russes en Syrie à partir de 2015 a ainsi permis à Moscou de tester plus de 200 nouvelles catégories d’armements en conditions réelles.
- Le marché mondial de l’armement : Le complexe militaro-industriel (CMI) des grandes puissances s’appuie sur la démonstration de force sur le terrain pour signer des contrats d’exportation majeurs. La performance avérée d’un système d’arme lors d’un conflit entraîne une hausse immédiate de la demande sur le marché mondial (ex. les systèmes HIMARS, les drones Bayraktar TB2 ou les batteries Patriot). La guerre assure ainsi la rentabilité des investissements en Recherche & Développement (R&D) militaire et pérennise l’autonomie stratégique de l’industrie de défense nationale.
III- L’AFFAIBLISSEMENT ASYMÉTRIQUE ET L’ÉPUISEMENT DES RIVAUX PAR LA GUERRE PAR PROCURATION (PROXY WAR)
Pour neutraliser un rival ou étendre sa zone d’influence sans risquer un affrontement nucléaire direct, la stratégie du conflit indirect (ou proxy war) constitue l’outil privilégié de la géopolitique moderne.
- Guerre d’usure et asphyxie économique : En alimentant un conflit régional ou en soutenant des acteurs étatiques ou non étatiques périphériques, une puissance peut contraindre son adversaire à engager des ressources matérielles et financières disproportionnées. L’intervention soviétique en Afghanistan (1979-1989), soutenue de l’extérieur par les États-Unis via l’Opération Cyclone, a contribué à l’épuisement économique et politique de l’URSS. De même, le soutien massif à l’Ukraine vise à affaiblir durablement les capacités militaires et économiques de la Russie sans engagement direct des troupes de l’OTAN.
- La piège de la dette et la dépendance stratégique : Les nations prises au piège de ces conflits internes ou régionaux voient leurs infrastructures détruites, leur monnaie s’effondrer et leurs réserves financières s’épuiser. Pour survivre, elles s’endettent lourdement et concèdent aux puissances tutélaires des avantages structurels : octroi de bases militaires, cessions d’actifs miniers ou signature d’accords commerciaux asymétriques. La guerre devient ainsi une matrice de vassalisation économique.
IV- LADIVERSION STRATÉGIQUE ET LA COHÉSION NATIONALE PAR LA DÉSIGNATION D’UN ENNEMI EXTÉRIEUR
Sur le plan de la politique intérieure, la guerre constitue un levier puissant de légitimation du pouvoir et de neutralisation des contestations sociales ou politiques. C’est le concept géopolitique de la « diversion stratégique ».
- Effet de ralliement autour du drapeau (Rally ‘Round the Flag) : Lorsqu’un État fait face à des crises internes profondes inflation, chômage, scandales de corruption ou contestation institutionnelle, la création ou l’escalade d’une tension extérieure permet d’unifier la population derrière l’exécutif. La menace extérieure suscite un réflexe de défense nationale qui relègue au second plan les revendications socio-économiques.
- Régression des libertés publiques et réduction de l’opposition : Le contexte d’urgence sécuritaire ou d’état de guerre offre le cadre juridique et politique idéal pour restreindre les libertés individuelles, accroître la surveillance de la population et qualifier toute opposition interne de trahison ou de complicité avec l’ennemi.
V- L’ÉCONOMIE DU POST-CONFLIT : RECONSTRUCTION, DÉPENDANCE ET CAPTURE DES MARCHÉS
La fin des hostilités militaires ne marque pas la fin de la domination, mais le passage à une phase d’assujettissement financier et matériel à travers la reconstruction.
- Le marché de la reconstruction : Les destructions massives d’infrastructures (ponts, réseaux électriques, complexes industriels) génèrent des besoins financiers titanesques. Les prêts accordés par les institutions financières internationales ou les États vainqueurs sont assortis de conditionalités strictes. Les contrats de reconstruction sont quasi exclusivement attribués aux multinationales de la puissance dominante (comme ce fut le cas en Irak avec la distribution des contrats de reconstruction aux firmes américaines).
- La refonte des institutions et la capture marchande : Reconstruire un pays permet à la puissance tutélaire de réécrire son cadre normatif, son code minier, son régime fiscal et ses alliances diplomatiques. Le pays reconstruit est réintégré dans le système mondial sous forme d’un marché Captif, dépendant des technologies, de la monnaie et de la protection militaire de la puissance garante.

CONCLUSION : LA GUERRE COMME VECTEUR STRUCTUREL DE L’ORDRE MONDIAL
La permanence des conflits à travers l’histoire démontre que la guerre n’est pas une anomalie du système international, mais l’un de ses moteurs d’arbitrage et de redistribution de la puissance. Pour les grandes nations, le coût humain et financier de la guerre est systématiquement mis en balance avec ses bénéfices géostratégiques à long terme : contrôle des flux d’énergie et de matières premières, rentabilité de l’appareil industriel de défense, affaiblissement des rivaux régionaux et maîtrise des marchés futurs.
Tant que la structure du système international demeurera anarchique et régie par le rapport de forces brut, la guerre restera l’outil de gestion stratégique le plus radical et le plus lucratif. Comme le soulignait l’analyse stratégique contemporaine : pour comprendre la trajectoire d’un conflit, il convient de dépasser la rhétorique morale et d’analyser la répartition des gains économiques et géopolitiques qu’il génère.
